Nouveaux médias et nouvelles pratiques d'écriture

Les suggestions des moteurs de recherche

→ par ex. Google, mais aussi les portails d'achat (Amazon, Google Play) ou encore les bornes automatiques dans les espaces publics (bornes SNCF)

Le traitement automatisé des requêtes sur Internet permet aux moteurs de suggérer les combinaisons de caractères ou de mots les plus demandées par les internautes. Cette fonctionnalité – outre l'appauvrissement des résultats qu'elle entraîne (elle est d'abord pensée en termes d'efficacité dans la recherche d'informations et non comme un outil de stimulation) – produit des bribes de texte étonnantes :

  • des révélateurs : les premiers caractères tapés suggèrent des phrases qui racontent la manière dont le web est sollicité par les utilisateurs (il est intéressant de regarder la "direction" que prennent les mots dans la barre de recherche, mais aussi les associations parfois obscures ou même les fautes de frappe – par ex. "babington" pour 'badminton") ;
  • des amorces : les suggestions peuvent jouer le rôle de contrainte dans un projet d'écriture (la suggestion pourrait, par exemple, servir de lien entre les textes des auteurs qui interviennent successivement sur un cadvre exquis).

Expérimentations

Questionner : Quelles sont les questions les plus populaires sur Google ?
→ l'écriture comme amorce d'une pensée... réduite au dénominateur commun de la masse
→ jeu sur l’acception des mots (politique algorithmique, orientation des recherches) – par ex. certains mots n'ont qu'une acception pour Google (souvent une acception informatique) et il devient difficile de faire des recherches sur ce type de mots (de la même manière qu'il est difficile de googueuliser quelqu'un qui s'appelle Jacques Martin, par ex.)

Errer : Où nous mènent les mots ? Est-il possible de dérouler une phrase en partant de quelques mots, par le jeu des suggestions ? Boucle-t-on comme dans les comptines "Marabout, Bout de ficelle..."
→ les "sentiers" et les "impasses" de l'écriture dans l'arborescence des suggestions
→ quelle forme donner à ces tracés ?

Orienter : Aide-t-on un individu à s'impliquer / à faire un effort cognitif / à progresser en l'aidant dans ses requêtes ?
(voir l'intervention de Bruno Harlé sur la question du raisonnement dans le séminaire préparatoire aux Entretiens du Nouveau Monde Industriel 2012)
→ exemple d'un jeu d'écriture (type Boggle) où les lettres susceptibles de former des mots apparaissent en surbrillance à mesure que le joueur tape un mot (comme sur les bornes SNCF)
→ quelle forme donner à l'arborescence de mots que peut créer une collection de caractères ?

L’organisation textuelle de l’information

La structuration de l’information en bases de données et les possibilités hypertextuelles de l’informatique ont contribué à l’éclatement de l’écrit en bribes d’informations. Les techniques d’organisation de l’information s’appuient sur la mise en forme de ces fragments d’information par l’emploi de métadonnées, de tags, d’hyperliens, de mots-clés, de nuages de mots (voir par ex. le site Wordle qui propose de générer le nuage de mots associés à une URL), etc.

L’écrit acquiert une dimension tentaculaire, subit une « inflation », que ne peut rendre compte le support papier traditionnel (dans son œuvre Traumgedanken, l’artiste Maria Fischer propose de matérialiser par des fils tous les hyperliens d’un livre). Cette organisation en hyperlien anéantit la linéarité du texte : le texte n’a plus de début ni de fin, seules les amorces (des URL, des résultats de requêtes, etc.) permettent un accès au texte / à l’information.

Expérimentations

Promettre : L’hyperlien – de par son libellé, sa place au sein de la page, son contexte – entre en résonance avec certaines attentes du lecteur (cf travail d’Alexandra Saemmer citée par Alain Giffard dans le séminaire préparatoire aux Entretiens du Nouveau Monde Industriel). Quelles sont ces attentes ? Comment se forment-elles ? Existe-t-il des codes, des règles de rédaction, des formulations qui laissent présumer du contenu vers lequel renvoient les hyperliens ?
→ mise en évidence de la structure hypertextuelle d’une page, révélation des hyperliens / à l’extrême, faire disparaître le contenu d’une page et n’en réveler que les hyperliens vers lesquels elle renvoie
→ prendre le contre-pied des attentes supposées et proposer des hyperliens qui révèlent / interrogent / créent des associations non évidentes de prime abord (le travail de l’artiste Heath Bunting qui a proposé, en 1998, un récit autobiographique, surchargé d’hyperliens, dans lequel chaque mot renvoie à un site dont l’URL est construite à partir de ce mot)

La cryptographie

Le texte – plus exactement la séquence des caractères ou des signes entrés par l’utilisateur – est utilisé pour filtrer l’accès à l’information, tant en termes d’identité (le nom du routeur, le login) qu’en termes de sécurité (le mot de passe).
L’accès crypté à l’information se généralise, non seulement aux sites de messagerie, mais également aux sites marchands, obligeant l’internaute à retenir de très nombreuses séquences, d’autant plus compliquées que la sécurité de l’accès en dépend.

Expérimentations

Psalmodier : Existe-t-il une poésie du routeur ? du login ? du mot de passe ? Que racontent les séquences que choisissent les utilisateurs ? Quelles acrobaties mnémotechniques mettent-ils en œuvre pour se souvenir de leurs codes d’accès ?
→ litanie de séquences : quelle mise en forme ? un dictionnaire, une liste, une cartographie ? (voir par exemple la manière dont les particuliers s'approprient les noms des bornes wi-fi)
→ jeu sur les astuces visuelles de cryptage (les claviers aux touches aléatoires que proposent certains sites pour sécuriser leur accès, l’affichage des mots de passe sous forme de puces, etc.)
→ cf travail avec des mots de passe hackés sur le web : quels sont les caractères / les associations les plus utilisées ? peut-on les représenter / cartographier sur un clavier ?

L’indexation

Dans les systèmes d’exploitation actuels, les contenus sont organisés en fichiers, eux-mêmes répartis dans une arborescence de dossiers. Fichiers et dossiers sont identifiés par des libellés répondant à certaines règles peu contraignantes (entre autre : ils ne doivent pas comporter de points (point-virgule, point d’interrogation, point d’exclamation) ni de signe * ou encore de slash).
Outre les difficultés inhérentes à l’organisation de contenus dans une arborescence (cette gymnastique n’est pas toujours adaptée pour des fichiers qui gagneraient à être localisés dans plusieurs endroits, ainsi que le permettent les tags dans les bases de données), l’utilisateur doit nommer ses dossiers et ses fichiers de la manière la plus claire possible (en regard de la manière qu’il a choisi d’adopter pour ranger ces contenus).

Expérimentations

Émerger : Que racontent les noms de dossiers et de fichiers ? La partie visible de ce magma d’informations est le bureau, sur lesquels les utilisateurs stockent les programmes, les dossiers et les fichiers auxquels ils accèdent le plus souvent. Couplés au fond d’écran, que véhiculent ces morceaux de texte ?
→ jeu avec les icônes de l’ordinateur, mêlant de manière incisive une image et un libellé, copies d’écran de bureaux d’ordinateur (avec toujours un travail sur la mise en forme)

L’archivage

En dépit de la multiplication des médias, le texte reste un support privilégié pour garder une trace. Cettre trace s’accompagne souvent d’une date, parfois du nom d’un auteur (cf les pratiques des blogs et des forums ainsi que les métadonnées que fournissent les moteurs de recherche). Ces traces sont souvent résumées par des classements des mots-clés les plus invoquées ou des sujets les plus relayés au cours d’une période donnée (cf twittoscope, « tendances du jour », etc.)

Expérimentations

Exhumer : En définissant des règles, il est possible de « faire remonter » des informations / des bribes de texte de manière opportune ou, à l’inverse, d’une manière qui peut sembler complètement aléatoire. Est-il possible de redonner une seconde vie aux contenus qui sombrent dans les archives du web (le « web mort ») ? Quel sens cela a-t-il d’entretenir la mémoire de ce qui a été écrit ? (références : Ghost Pole Propagator de Golan Levin, œuvre dans laquelle le geste de l’individu est mémorisé et restitué par projection sur une surface) Quelles histoires peut-on écrire à la lumière de ces traces (à l’échelle du Net comme à celle de l’individu) ?
→ mettre en évidence les « tendances » liées aux pratiques d’écriture / de lecture d’un internaute (contenus consultés / créés / modifiés, etc.)

Posté par jfgleyze

jfg