Nouveaux médias et nouvelles pratiques d'écriture

Velay J.-P., Longcamp M., 2005. Clavier ou stylo comment écrire ?Cerveau & Psycho, n°11, septembre-octobre 2005, 5 p.

Dans cet article, les auteurs Jean-Luc Velay et Marieke Longcamp questionnent le geste dans le processus d'apprentissage de l'écriture.

Il apparaît que l'acte d'écrire - mais également celui de lire - font appel à des zones du cerveau liées aux capacités motrices de l'individu : pour écrire comme pour lire, celui-ci sollicite sa mémoire sensorimotrice, comme s'il retraçait le caractère mentalement pour en retrouver la signification. Cette gymnastique du cerveau est pratiquée explicitement par les Japonais qui ont l'habitude de tracer les kanji dans l'air lorsqu'ils ne parviennent pas à les déchiffrer.

Des expérimentations menées sur des enfants apprenants montrent que l'apprentissage de l'écriture à l'aide d'un stylo permet de mieux mémoriser les caractères et leur signification. A contrario, l'apprentissage de l'écriture sur un clavier ne donne pas la possibilité à l'enfant de développer ses facultés kinesthésiques et de solliciter sa mémoire sensorimotrice pour déchiffrer les caractères (la position des touches sur un clavier étant arbitraire en regard de la forme du caractère, la mémoire sensorimotrice n'intervient plus dans ce processus).

Les auteurs conjecturent finalement que l’apprentissage de l’écriture manuscrite favorise l’apprentissage de la lecture, car qui sait mieux reconnaître les lettres est susceptible de mieux percevoir et reconnaître les mots.

Notes de lecture 

En 2002, le ministère de l’Éducation Nationale recommande une attention accrue à l’activité d’écriture, à la « belle écriture » selon ses propres termes et recommande l’enseignement de l’écriture cursive avant l’entrée au primaire.

Pour autant, l’écriture manuscrite est de moins en moins utilisée, au profit des claviers d’ordinateur et de téléphone.

→ Pourquoi ne pas apprendre directement à écrire au clavier ?

A contrario, quels avantages y a-t-il à apprendre l’écriture manuscrite ?

La mémoire sensorimotrice

La forme visuelle d’un caractère ne suffit pas pour s’en remémorer la signification, il faut parfois avoir recours à la mémoire sensorimotrice en retraçant ce caractère. Les japonais font appel à ce procédé – appelé Ku-sho – pour déchiffrer des idéogrammes – kanji – dont ils ont perdu le sens.

Un programme cérébral d’écriture

L’ordre d’écriture des traits est codée dans certaines zones du cerveau (cortex moteur et cortex somatosensoriel) : elles enregistrent le mouvement des sensations qui lui sont associées. On parle de mémoire sensorimotrice.

La facilitation kinesthésique, consistant à écrire ou à tracer les caractères au doigt pour les reconnaître, permet parfois aux Japonais souffrant d’alexie (incapacité à reconnaître les lettres) d’améliorer leur lecture. En d’autres termes, les mouvements d’écriture permettent d’accéder au sens du caractère si sa simple vision ne le permet plus.

Les chercheurs se sont demandé si l’activité motrice intervenait également dans les processus de reconnaissance, même lorsqu’aucun geste n’est exécuté. À l’aide d’études d’imagerie cérébrale, ils ont identifié que les zones du cerveau associées à la mémoire sensorimotrice étaient sollicitées dans la lecture des kanji.

Une expérience similaire a été mise en œuvre pour voir si des processus analogues étaient mobilisés par des francophones avec l’alphabet romain.

Des lettres et des pseudolettres (ie des caractères qui n’ont jamais été écrites par les sujets) ont été soumises à des droitiers : il leur a été demandé de les lire et de les écrire.


Caractères tamouls et bengalis appris par les participants à l’expérience.

Toutes ces activités – à l’exception de la lecture des pseudolettres – sollicitent les représentations motrices des sujets dans l’hémisphère gauche du cerveau. Le constat est symétrique pour les gauchers. Cela tend donc à démontrer que les sujets se représentent les lettres de manière plurimodale dans le cerveau, à la fois par la vue mais également par la simulation mentale des mouvements associés à leur tracé.

Ce réseau d’association se met en place pendant l’apprentissage de la lecture et de l’écriture au stylo. En revanche, lors de l’apprentissage avec un clavier, l’association entre la lettre et le mouvement n’est plus unique, puisque l’action d’atteindre un point du clavier est arbitraire et peut aboutir à produire deux lettres différentes (et inversement, il existe plusieurs mouvements permettant d’atteindre une même touche).

Dès quatre ans, tenez le stylo !

Expérimentation menée avec des enfants de trois à cinq ans (subdivisés en trois catégories – petits, moyens et grands) :

  • un premier groupe apprend l’écriture manuscrite de manière traditionnelle : les enfants doivent reproduire les lettres qui leur sont proposées sur papier en les recopiant juste en-dessous ;
  • un second groupe apprend l’écriture au clavier : les enfants doivent taper au clavier la lettre qui s’affiche à l’écran.

Avant puis après l’apprentissage, à différentes dates, la capacité des enfants à reconnaître visuellement les lettres est testée : l’enfant doit identifier, parmi quatre occurrences d’une même lettre, laquelle est correctement tracée (bien orientée, non déformée).

→ il apparaît que l’écriture manuscrite est bénéfique aux enfants les plus âgés (le fait l’effet ne se manifeste pas chez les enfants les plus jeunes relève probablement de l’immaturité des structures neuronales régissant leur motricité)

Pour ne plus confondre le b et le d

Conscients de l’enjeu de solliciter la mémoire sensorimotrice pour ne pas confondre les caractères en miroir (tels le ‘b’ et le ‘d’), les auteurs procèdent à une expérience analogue avec des adultes auxquels ils soumettent des caractères étrangers (tamoul, bengali).

les adultes ayant appris les caractères en les traçant à la main reconnaissent mieux l’orientation des caractères

Les auteurs conjecturent que l’apprentissage de l’écriture manuscrite favorise l’apprentissage de la lecture, car qui sait mieux reconnaître les lettres est susceptible de mieux percevoir et reconnaître les mots.

À l’inverse, l’ordinateur et le clavier peuvent sembler des outils utiles pour amener à l’écriture manuscrite les enfants présentant des difficultés motrices.

Posté par jfgleyze à 09:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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